mardi 5 septembre 2017

ISOU A LA PLAQUE TOURNANTE : review




Il y a dix ans déjà disparaissait Isou ; en 2006 Frédéric Acquaviva organisait une première manifestation à l'Hôtel de ville de Besançon intitulée Isidore isou, du lettrisme à la créatique, et offrait à cette occasion le premier panorama d'une oeuvre, appréhendée à travers la diversité de ses publications. Près de 10 ans après, c'est à Berlin, dans le lieu qu'il anime pour un dernier fait d'armes qu'il a décidé de rendre hommage à ce monument de l'avant-garde culturelle. L'intérêt de l'exposition c'est d'abord de raconter une histoire, des rencontres, des découvertes puisque tous les documents et oeuvres exposés proviennent d'un fonds patiemment constitué depuis presque deux décennies, dans un souci de comprendre par l'exhaustivité, la marge (un manuscrit, un article de presse improbable) ou par la quintessence (la série réalisée à partir des pages de l'Initiation à la haute volupté publiée par Francesco Conz à la fin des année 80) la cohérence tentaculaire, "kladologique" d'un programme de "bouleversements" annoncé par Isou dès la publication de ses premiers textes. L'exposition distribue en conséquence l'espace selon les disciplines ; l'érotisme, l'hypergraphie (les romans Jonas, Les Journaux des Dieux et Initiation à la haute volupté placardés en partie sur les murs), l'économie politique (des documents notamment relatifs à la campagne législative de 1993 où Isou était candidat à la députation ), mais aussi les sciences, la philosophie, la photographie (avec le mobile vivant et une souris bien réelle, vedette un peu capricieuse, mais qui daigna lors du vernissage faire tourner le portrait  dans sa cage), sans oublier les pièces des publications de luxe sorties de leur exemplaire d'origine donnant un aperçu de la diversité de ses pouvoirs expressifs, pour ceux et celles qui continueraient à ne voir en lui qu'un théoricien impénitent et bavard sans oeuvre réelle.... et quelques tableaux, historiques (il faut les voir in situ) ! Lors du vernissage Jean-Paul Curtay et Broutin assurèrent pour le premier une invitation à l'art infinitésimal, pour le second une explication du cadre supertemporel, principes aussitôt mis en pratique par un public visiblement enchanté de s'emparer des tubes et des pinceaux et de se livrer à quelques abstractions picturales, Loré Lixenberg nous livra une interprétation de quelques poèmes d'Isou, particulièrement appréciée par un public venu nombreux pour l'occasion. Igor Mocanu nous lut le manifeste du Soulèvement de la jeunesse qu'il a traduit en roumain (ce qui fait à ce jour que ce texte historique est disponible en 7 langues, sauf erreur de ma part). Enfin l'immensité des "territoires" explorés par Isou, ici restituée par la pluralité des supports et une chronologie qui suit son travail depuis la poésie lettriste jusqu'à cette ultime Lettre aux grands de ce monde que Frédéric Acquaviva édite heureusement, devrait inviter à revenir sur cette figure toujours quelque peu incomprise, difficile à appréhender pour bien des contemporains, car oeuvrant à contre-courant de toutes les tendances artistiques et intellectuelles de son époque : il défend en effet l'importance de la colonne "spirituelle"  (allez, osons le mot "théologique") alors que le marxisme empoisonne toutes les têtes, l'individu créateur alors que le structuralisme ne voit que des invariants historiques et la fiction "auteur" comme leur dernière ruse, la création comme révolte et puissance multiplicatrice (esthétique et économique) alors que le néo-dada généralisé impose ses figurants du recyclage permanent, l'art et ses charmes alors que l'heure est à son procès et à sa dénonciation par les situationnistes... Si l'on voulait faire une contre-histoire de la période, Isou assurément en serait la clef majeure... et maintenant que tous ces ismes qui hier encore tenaient le haut du pavé assurés d'occuper une première place définitive, ont rejoint l'ennui de la banalité, le patrimoine ronflant ou les poubelles de l'histoire, peut-être est-il encore temps de céder à la tentation isouienne et à ses enchantements...
Un dernier mot concernant La Plaque Tournante, haut lieu de l'externité ! En quelques années, dans des conditions qui sont celles de l'underground dur, sans les appuis d'un état ou du mécénat, le lieu a accueilli des manifestations pointues, "risquées" pour une structure reposant sur le volontarisme de deux activistes déterminées (Frédéric et Loré), audacieuses (le triptyque Source/Ou/Ur, Wolman, Broutin, Lemaître, Heidsieck, ORLAN, Eduardo Kac, l'exposition collective MUSIC FOR DEAF PEOPLE...), publié une revue quasi objet CRU, il ferme ses portes au moment où la reconnaissance des efforts déployés venait enfin (Prix du Sénat de Berlin pour récompenser l'un des meilleurs Artist space de l'année 2017). Les externes déplacent des "montagnes", assurément. La revue CRU va continuer à paraître (le numéro 3 est prévu pour décembre).... Certains peuvent s'étonner de l'absence de photos pour accompagner ce post ; encore à rebours de la doxa contemporaine qui fait du téléphone portable l'acteur et le témoin de l’événement, quitte justement à masquer totalement le dit événement, les photos du lieu n'étaient pas autorisées lors du vernissage. C'est très pédagogiquement un effort qui était sans doute demandé au public, on ne peut vouloir se frotter à l'avant-garde sans en payer une modeste contrepartie, sinon on ne comprend rien aux pages et documents qui encombrent furieusement les murs du lieu. Il ne s'agit en rien de cacher ou d'occulter, pas de quiproquo, le lieu est ouvert, et les visites assurées à quiconque manifestera le souhait de visiter l'exposition ; mais qui n'a pas eu à mener un projet (un livre à publier, une manifestation à organiser, une revue à financer) avec une quasi absence de moyens manquera assurément cet aspect central qui concerne en premier chef l'économie de la création qui a conduit d'ailleurs Isou et les lettristes à redoubler d'inventivité pour que les choses se fassent, malgré tout. Comprendre l'exposition, c'est aussi en comprendre les exigences, le mode d'emploi, "allez y voir, si vous ne me croyez pas" (Lautréamont) ; pour ceux et celles qui sont des inconditionnel(le)s du numérique, patientez jusqu'aux prochaines livraisons de CRU. En attendant le lecteur peut méditer sur cette table qui tient lieu de carte postale et qui autrefois localisée rue Saint André des Arts voyait les manuscrits s'empiler, noircis de cette écriture désormais si familière, et dont Isou disait que leur désordre n'était qu'apparent car réglé sur un ordre supérieur connu de lui seul ; c'est aussi sur cette table qu'il a peint une partie de ses toiles... Cela vaut bien toutes les photos !
Quant à la Plaque Tournante, elle va continuer à tourner... more news soon !



vendredi 4 août 2017

NEWS FROM ANNE-CATHERINE CARON



ANNE-CATHERINE CARON
UN MOT DANS UN CARRÉ DE CARON
Roman supertemporel, PSI, 2017.
Version livresque de l'œuvre supertemporelle conçue en hommage à Eric Fabre, réalisée pour la première fois avec la participation du public, le 31 mai 2010, au Musée Berardo de Lisbonne dans le cadre du vernissage de l'exposition Algumas obras a ler.
Format : 15,5 x 21 cm, 30 pages (en feuilles). Edition originale tirée à 5 exemplaires numérotés et signés par l'auteur. Distribution Lecointre Drouet - 9 Rue de Tournon - 75006 Paris - Tél : 00 33 (0) 1 43 26 02 92 - Courriel : info@lecointredrouet.com. (à partir de septembre 2017).

NEWS FROM HUGO BERNARD


   

LIEN : ICI

jeudi 13 juillet 2017

NEWS FROM ACQUAVIVA (SUMMER 2017)

                                                                                                              







mardi 9 mai 2017

la libération de Paris n'a pas encore eu lieu !

                                                                  


NO MORE GENTRY IN THE CITY

lundi 8 mai 2017

QUELLE REVOLUTION EN MARCHE ?

Un ami hier soir m'a fait remarquer que j'avais fort peu "posté" et commenté cette dernière élection présidentielle qui aura vu tant de certitudes vaciller et de figures notables disparaître ; il semblait s'étonner de ce silence et ne savait s'il fallait le considérer comme un désintérêt définitif de la chose politique ou le signe d'un désenchantement observé chez bien des "déçus" et des "rincés" du quinquennat, décevant à bien des égards, de François Hollande. LA victoire éclair d'un d'Emmanuel Macron, présenté comme la figure héroïque d'une nécessité de renouvellement et de dépassement de l'offre installée,  la sortie inattendue, voire l'effondrement des deux partis qui avaient structuré le champ politique depuis des décennies, la prime accordée aux candidats "populistes" (le terme n'est ici en rien péjoratif) se disputant la représentation d'un électorat populaire abandonné par la gauche institutionnelle, la refondation d'un paysage politique sur la base de nouveaux pôles d'attraction (gagnants vs perdants, péri-urbain vs gentrification, société ouverte vs repli national... liste non exhaustive, une paire n'excluant pas une combinaison avec d'autres !) ... voilà bien qui devait interpeller le commentateur attentif et le citoyen toujours un peu engagé. 
Et sans doute, je me sentais d'autant moins enclin à commenter cette suite de surprises que dans une certaine mesure j'avais autrefois espéré qu'elles viendraient perturber les deux précédentes élections. Quand il y a quelques années Frédéric Acquaviva me demanda de présenter le volet politique du lettrisme dans le cadre de sa collection naissante, de le mettre en résonance avec les enjeux économiques et sociaux du temps, à l'usage d'un lectorat néophyte et sans doute peu au fait du lettrisme dans ses dimensions politiques et économiques, j'avais encore en tête les discussions houleuses autour de la présence de Ségolène Royal aux primaires, les lignes traditionnelles qui commençaient déjà à bouger (les fameux procès en "droitisation"), l'élection d'un Nicolas Sarkozy capable d'imposer, pour un moment, de nouveaux visages face à des caciques socialistes abonnés aux plateaux tv et aux défaites depuis des années, se découvrant étonnamment "datés", "déphasés" par ces nouveaux-venus promus contre toute attente. Malgré la forte polarisation institutionnelle (gauche/droite et les alternances attendues), se dessinait un besoin irrépressible de changement, non de figures ou de noms, mais d'abord de paradigme. La montée du Front national, l'attrait qu'il exerce indéniablement sur un électorat jeune, les émeutes de 2005 et leur prolongement dans l'émergence d'un islam politique supplantant les partis d'encadrement de la jeunesse des quartiers "défavorisés" (PS, Pc) , laissaient entrevoir de nouvelles lignes de tension et des fractures sociologiques autant que générationnelles. L'opposition entre insiders/outsiders longtemps envisagée à la marge des clivages traditionnels n'a cessé depuis de se renforcer, de devenir toujours plus centrale, à mesure que le Parti socialiste, ancien porte-voix de la question "sociale" capable de rassembler sous un programme commun étudiants, ouvriers, cadres supérieurs et même des entrepreneurs - rentrait dans ce cercle de "raison" promu par Alain Minc, qui n'est rien d'autre que l'explication que les gagnants proposent aux perdants pour justifier cette cruelle division des fortunes et des infortunes. L'économie nucléaire d'ISou permettait d'entrer dans la complexité sociale et économique contemporaine par une porte dérobée, en retrait et aussi en surplomb, elle offrait une lisibilité nouvelle aux figurants mineurs d'une actualité qui semblait démentir les grands récits enseignés. Les jeunes représentaient le prototype de l'outsider qui sans place reconnue sur le marché régulé ou libre cherche à y entrer, à y être reconnu et victorieux. L'externité est aujourd'hui une condition qui n'est plus celle d'une minorité, le cercle de la raison avec ses insiders heureux ne cesse de se réduire, l'ancien salariat autrefois protégé est en voie d'externalisation, il rejoint les exclus et les perdants d'une nouvelle donne historique qui n'a que faire de sa mélancolie, les jeunes qui ne voient plus pourquoi ils devraient "perdre leur vie à essayer de la gagner" dans un marché malthusien (la mondialisation heureuse est à usage restreint) et fortement dégradé retrouvent le sens du négatif. Les grandes villes gentrifiées regardent d'un air inquiet les fleurs maladives qui poussent au delà du périphérique sur le bitume sans poésie des banlieues à qui on a tant menti, elles perçoivent interloquées les plaintes qui viennent de plus loin, des zones péri-urbaines où parfois presque tout (le socialisme, l'état, l'emploi, le logement, l'école) a cessé de fonctionner et où la révolte sociale et le colère contre le monde installé prend le visage de l'extrême droite. On lira avec profit Libération (ici) et Le Figaro () même si le spectre d'un retour de la  lutte des classes au sens marxiste n'a guère ici de sens en la circonstance ; il s'agit désormais d'une opposition plus fondamentale entre des "surclassés" et des "déclassés".  Ces mondes sociaux se comprennent-ils encore ? Emmanuel Macron a su cristalliser un "désir d'avenir " et de changement, il a gagné en pointant l'inactualité des clivages politiques entretenus à dessein et les impasses des dogmes partisans ; il a misé sur le volontarisme œcuménique (aux hommes et aux femmes de bonne volonté) contre l'esprit sectaire et partisan, et s'est appuyé sur l'insatisfaction ressentie par nombre de citoyens face à une bipolarisation de la vie politique devenue une impasse. En outsider il s'est d'abord présenté pour pointer le paradoxe de tous les conservatismes à gauche autant qu'à droite qui prétendent garantir efficacité économique et justice sociale alors que les politiques menées et les alternances mécaniques ont montré à quel point le statu quo ne permettait d'atteindre ni l'un ni l'autre de ces deux objectifs. 
Mais reste une certaine perplexité à l'heure où l'on aimerait se réjouir et y croire... et pour reprendre la formule consacrée d'Alain Badiou : de quoi Emmanuel Macron est-il finalement le nom ? L'outsider politique fait ses meilleurs scores non chez les catégories les plus marginalisées, les plus exposées à une mondialisation qui définit une nouvelle donne sociale en rebattant les cartes entre des gagnants et des perdants, mais bien au contraire chez ceux et celles qui sont les mieux intégrés au modèle économique dominant (cadres supérieurs) ou chez ceux qui peu tentés par les aventures politiques car ayant effectivement trop à perdre (les retraités notamment qui ne veulent pas voir leurs pensions et leur épargne s'évanouir dans un retour au franc qui les ruinerait sans doute) voit dans le candidat du mouvement En marche une garantie et une sécurité. On se souviendra lors des Primaires à droite du succès de François Fillon chez ces mêmes retraités. 
Il peut donc apparaître paradoxal que la figure d'un renouveau de l'offre politique (par son âge, par son refus de l'opposition stérile entre droite et gauche) soit portée par ceux-là même qui n'ont aucun intérêt au changement. Et que penser de tous ces ralliés de la classe politique dont certains étaient déjà bien installés sous la présidence Mitterand... Cours cours camarade Macron le "'vieux monde" est avec toi... D'où l'impression d'une victoire en trompe-l'oeil même si celle-ci ne préjuge en rien de ce que le candidat, qui dit avoir pris la mesure de la situation inédite dont il hérite, en fera ou pas : ou il sera le candidat vigilant des insiders qui valide un ordre du monde inégalitaire où le malheur va aux perdants (vae victis) et la mondialisation heureuse aux "biens nés", ou il sera le Président de cette troisième voie, réformiste et inclusive qu'a voulu incarner sans talent, sans conviction et sans succès François Hollande. On peut déjà lui faire crédit de redonner au libéralisme, et donc à l'initiative privée, un peu de sa valeur héroïque : non l'entrepreneur n'est pas l'ennemi de la justice sociale pas plus d'ailleurs qu'un Etat bureaucratique et une administration omniprésente ne sont les "amis" des salariés les plus précarisés. Relisons Proudhon ! De vouloir réconcilier la France et l'Europe notamment sur les enjeux économiques et sociaux (mais déjà Hollande...). Enfin, si je ne goûte guère l'expression "moralisation de la vie publique", le choix assumé de renouveler "les visages et les usages", de permettre une "rotation aux postes de responsabilité", de s'appuyer autant sur la société civile que sur des professionnels de la politique est aussi à saluer et s'inscrit dans ce mouvement amorcé par la fin du cumul des mandats. Les citoyens rejettent une démocratie confisquée par une caste de spécialistes et veulent la revitaliser en l'ouvrant largement.
Pour ce qui est des outsiders, force est de constater que les jeunes ont majoritairement voté pour un programme de rupture (lesechos), qu'il s'agisse du Front National ou de la France Insoumise de JEan Luc Mélenchon sans parler de la forte mobilisation des jeunes lors de primaires à gauche en faveur des propositions de Benoît Hamon (revenu universel perçu comme une alternative au travail "en miettes" proposé par le marché). Comme aux dernières élections américaines où un candidat improbable comme Bernie Sanders sur la base d'un programme socialiste "à la française" (autant dire une proposition contre-culturelle outre-atlantique) a su rallier à lui une part importante des jeunes démocrates, malgré son âge et contre la candidate du "cercle de la raison" que représentait Hillary Clinton, la France Insoumise et le Front National réveillent et révèlent la révolte et l'opposition de ceux qui sont aux marges d'une raison historique, de ses nécessités et de son programme. J'ai même entendu ici et là de belles âmes s'interroger sur ce que l'on pouvait bien apprendre à l'école aux jeunes pour qu'ils votent à ce point avec leurs pieds ; Ils ne votent pas avec leurs pieds, le cercle de raison tant défendu dans la presse sérieuse et les médias soucieux d'édifier les électeurs/lecteurs/auditeurs/spectateurs sur ce qui est raisonnable ou pas en matière de programme dans le cadre d'une présidentielle, leur est parfaitement étranger, ils n'en font pas partie et n'y sont pas pour l'instant invités, ceux qui ont quelque chose à perdre (un poste, un capital, une rente) votent assez logiquement pour des offres rassurantes et sécurisantes (autrement dit Fillon, Macron), ceux qui n'ont rien à perdre portent la révolution dans les termes mêmes du débat où ils s’invitent comme par effraction (sortie de l'euro, fin du travail, planification écologique, nationalisme et protectionnisme...). Relisons ici Isou :

"L’externité invente un Hitler, un Mussolini, comme elle invente un Ferdinand LOp ; et dans un monde de raison, les jeunes incarnent un monde de déraison, d’animalité, de folie, parce qu’ils n’en peuvent plus ! le réveil de l’obscurantisme mystique n’est que la preuve du mensonge ou de la négligence aveugle des lumières (..) Ne sachant pas quoi bâtir, ni vers quoi avancer, la jeunesse sait premièrement quoi détruire, de quoi se sauver"

Sérieusement qui peut croire que la servitude uberisée avec pour horizon des semaines à 50 heures pour sortir tout juste la tête de l'eau représente un "avenir désirable" pour des jeunes à qui on demande d'allonger toujours plus leurs années d'études ? Qui peut croire que prospérité future se fera sur la paupérisation des jeunes salariés qui représentent par leurs réussites ou leurs échecs, leur intégration réussie ou non, le visage de la France de demain  ? On peut s'étonner de voir ces jeunes gens se mobiliser pour des idées que les gens sérieux et responsables considèrent comme inactuelles, folles, déraisonnables, stupides, voire horriblement romantiques, on ne peut sous-estimer la fracture importante que leur vote révèle et le choix d'une partie significative de la jeunesse de prendre fait et cause pour le grand large dissident face la morale économique et sociale de ses aînés. Emmanuel Macron affirme vouloir réconcilier tous les français, ceux des centre-ville, des banlieues et des territoires périurbains, voilà un projet tout à fait estimable à condition de prendre en compte la contestation exprimée par les jeunes à travers leur vote pour des propositions radicales. La rigueur budgétaire n’est certes pas l’austérité, la « flexisécurité » (que tout le monde cherche sans jamais la trouver) n’est en rien la loi du plus fort contre le plus faible, que les marchés soient rassurés par l’élection de Monsieur Macron, ne fait pas pour autant de celui-ci un « agent du grand capital » même si leur soulagement laisse rêveur quant aux marges de manœuvre réelles dont son gouvernement disposera pour mener des réformes ambitieuses (et donc coûteuses) en direction de ceux qui sont le plus éloignés du marché et de sa relative prospérité (car peu partagée)… mais souvenons de ces propos pleins de sagesse du génial Alfred Sauvy :
« Toujours est-il que les jeunes sont là (….) Plus d’un contemporain prend, certes, intérêt à la jeunesse, bon sujet qui assure de facile succès. (…) Les tricheurs ne sont pas les adolescents d’aujourd’hui, ce sont les adultes qui leur ferment les portes, s’opposent dans leur égoïsme aveugle, à un agrandissement du cercle économique et social, qu’il s’agisse de logements ou d’emplois.  Et pourtant les adultes ont un vif intérêt à ouvrir ces portes : intérêt matériel même, dirons-nous, que les plus endurcis devraient comprendre. Ce sont les jeunes qui paieront les profits, les rentes, les retraites qui s’escomptent ou se promettent aujourd’hui sans réflexion, sans calcul à l’échelle nationale. Ils ne les paieront cependant que s’ils sont en état de le faire et donc de produire. Ce sont également les jeunes qui « renfloueront » les commerçants en surnombre, à condition toutefois qu’ils soient orientés vers des professions de haute productivité.
Si l’accueil n’est pas organisé, si les portes restent fermées, les jeunes sauront les forcer de vigoureux coups d’épaules. (…) La jeunesse ne se laissera pas étouffer. Si nous essayions de le faire, si nous restions dans nos vieilles méthodes, dans nos vieilles idées, nos vieilles maisons, les jeunes feraient éclater tout le système. (…) il y a en somme deux façons de nous mettre en mouvement. Effort de prévoyance de la part des adultes ; effort de traction en quelque sorte, c’est la bonne solution ; effort de poussée des jeunes, qui ne se fera pas sans désordre et violences » (Alfred Sauvy, La montée des jeunes, 1959, Calman-Lévy)
« Deux façons de nous mettre en mouvement »…et en marche ! Quelle politique pour la jeunesse avec Emmanuel Macron ? peu de choses pour l’instant, le bilan du quinquennat qui s’achève placé pourtant sous le signe des jeunes n’est guère brillant en la matière. Les débats lors de la primaire à gauche ont permis d’apporter des contributions inattendues comme celle du revenu universel. L’idée chez Benoît Hamon répondait à une conception malthusienne de l’économie (une fin du travail à laquelle même Jeremy Rifkin ne croît plus) et l’impossibilité dans un avenir proche pour le marché de fournir le plein emploi pour tous les agents économiques ; il proposait sur cette base erronée d’accentuer les politiques de redistribution, à destination d'un nombre accru d’individus, sous la forme d'une allocation universelle destinée à palier un travail salarié en voix de raréfaction ou  encore de partager les emplois restants en réduisant davantage la durée légale du travail. Évidemment Sauvy, Isou ont déjà répondu en leur temps à ce malthusianisme : l’offre est en renouvellement incessant en raison même de l’inventivité et de la créativité humaine, le travail disponible à un moment donné est à l'image des demandes et des offres qui se cherchent et se répondent. Les usines sans ouvriers (automation) étaient déjà annoncées dès la fin des années 40, on s’inquiétait : que vont devenir ces masses désœuvrées ? La révolution numérique détruit aujourd’hui des emplois et en crée d’autres, elle libère du temps libre où chacun se livre à des activités électives, gratuitement, qui peuvent ouvrir à la création d’un marché, être transformées en emplois (cf L’économie nucléaire) ou fournir un complément de revenu. Ce qui aurait du constituer une ligne réformatrice à gauche, la lutte pour la qualité des conditions de travail et des emplois de qualité, se trouvait dés lors abandonné car plus en phase avec un mouvement historique supposé de disparition du travail salarié. Mais ce qui était difficilement défendable sur un plan économique devenait bien plus attractif et pertinent sur un plan social ; Jean Luc Mélenchon ne s’y est pas trompé qui a repris, revue et corrigée, cette proposition en une allocation autonomie/jeunesse (800 euros par mois) actant de fait « l’angle mort » des politiques sociales en France pour les 18/25 ans. Cette autonomie qui leur permettrait d’échapper à l’arbitraire économique de la naissance (les parents qui peuvent soutenir leurs enfants ou pas), à la nécessité de s’épuiser dans des petits jobs au lieu de se consacrer à des projets plus personnels et créatifs (études, vie associative, projet entrepreneurial) a été malgré tout à l’agenda des candidats de gauche et mérite mieux que le silence du sérieux économique qui occupe les esprits depuis hier soir. Difficile pour un candidat socialiste qui affiche dans son programme « la fin du travail » d’imaginer même l’hypothèse d’un Crédit de lancement pour des jeunes créateurs qui n’ont pas la confiance des banques ou des parents argentés ; cela serait sans doute plus aisé pour la majorité En marche d'appuyer une telle proposition qui pourrait ainsi réconcilier la jeunesse dissidente et le marché en lui permettant d’y exercer ses talents et son inventivité avec l’appui conséquent d’un financement public. Pour finir La france insoumise proposait de ramener l’âge du droit de vote à 16 ans, proposition qui a suscité sourire condescendant et raillerie chez certains. Au regard de la participation des jeunes au premier tour de cette élection, on comprenait que c’était surtout le vote critique et oppositionnel de ce segment de la jeunesse que les amusés redoutaient le plus. Cela n’a donc rien d’une mesure gadget et mériterait d’être examiné avec sérieux. Enfin « l’inflation scolaire » très marquée à gauche (scolarisation obligatoire de 3 à 18 ans, et Master 2 pour tous, à savoir près de 30% d’une vie humaine encadrée par l’Etat) gagnerait à être inversée ; le candidat moderne qu’a voulu être Monsieur Macron pourra-t-il accepter, une fois Président, qu’à l’heure de la révolution numérique on continue à concevoir la transmission du savoir, l’instruction publique, comme on le faisait à l’époque de l’adoption de la loi Langevin-Vallon (1947) ? Le travail salarié a connu des gains de productivité conséquents en raison des mutations technologiques autorisant la gauche à revendiquer une réduction du temps de travail, or le système éducatif français (surtout sous la gauche) procède exactement à l’inverse en étendant toujours plus la contrainte et la servitude scolaires. Une libéralisation serait là aussi la bienvenue. D’autant mieux acceptée que l’état, régalien en la matière, y permettrait un enseignement réduit en durée permettant à chaque jeune d'entrer, armé d'une culture de haut niveau débarrassée des vacuités pédagogiques, dans la vie, avec un avantage comparatif que bien des concurrents installés (et dont on retrouve certains représentants parmi les soutiens à Monsieur Macron) ne possèdent pas (ou plus !).